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Ouverture du CCCOD

Tours, 9 et 10 mars 20017

Le nouveau Centre de création contemporaine Olivier Debré vient d’être inauguré à Tours, ce vendredi 10 mars 2017. Alain Julien-Laferrière, son directeur, aura conduit ce projet avec succès. Il appartient de longue date au club des grands créateurs de centres d’art aux côtés de Jean-Louis Froment (capc, Bordeaux), Xavier Douroux (Le Consortium, Dijon), et Jean-Louis Maubant (Nouveau Musée, Villeurbanne). Tous ont laissé leur marque, ou du moins continuent à servir de repère à la profession des entrepreneurs culturels tournés vers les arts visuels.

Jean-Louis Froment, le premier, a créé en 1973 le CAPC (Centre d’arts plastiques contemporains) qui, installée l’année suivante dans l’ Entrepôt Lainé, deviendra un modèle international, tant pas ses moyens que par la qualité de sa programmation. Doté progressivement d’une collection, il se muera en 1984 en capc-musée d’art contemporain. Le bâtiment lui-même fut rénové en plusieurs tranches par Valode et Pistre, associés pour l’intérieur à Andrée Putman, permettant ainsi au centre d’occuper épisodiquement toute la nef de l’entrepôt. Le retrait de Jacques Chaban-Delmas, ferme soutien du CAPC depuis ses débuts, la municipalisation de l’association en 1993, ont conduit entre autres à l’éviction de son fondateur, remercié en 1996. Depuis, le capc-musée d’art contemporain a poursuivi sa vie avec, il est vrai, moins de fastes.

En décembre 1977, un groupe d’étudiants issus pour la plupart de la section d’histoire de l’art de l’Université de Dijon, fonde une association, le Coin du miroir, qui gère, encore aujourd’hui et en toute indépendance, le Consortium (dénomination provenant de l’ancien magasin qu’elle intègre à compter de 1982, en face des halles centrales). L’équipe évolua au fil des ans, Xavier Douroux et Frank Gautherot en formant les piliers historiques. Le centre occupe depuis 2011 le site de son ancienne annexe, l’Usine, réaménagé par Shigeru Ban. Le Consortium, connu lui aussi internationalement, l’est également pour sa collection et ses activités satellites : les Presses du Réel, Anna Sanders Films, le département Art & Société en charge de l’action des Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France, et le festival Nouvelles Scènes qu’il a absorbé. Il fêtera cette année le quarantième anniversaire de son association support, le Coin du miroir.

En 1976, l’association des critiques d’art lyonnais parraine Jean-Louis Maubant pour organiser les expositions de l’ELAC (Espace lyonnais d’art contemporain), installé dans le centre d’échange de la gare de Perrache (disparu depuis). Remercié après une exposition d’art américain, il rebondit en lançant l’idée d’un musée privé, le Nouveau Musée, avec l’appui de chefs d’entreprises et d’autres personnalités. Installé provisoirement dans la tour du Crédit Lyonnais, il deviendra rapidement un centre subventionné et finira, en 1982, par s’établir dans une ancienne école, à Villeurbanne, avec le soutien du maire de l’époque, Charles Hernu. Un temps en difficulté, il est sauvé par sa fusion, en 1998, avec le Frac Rhône-Alpes ; flanqué d’un important centre documentaire, il devient alors l’IAC (l’Institut d’art contemporain). Parti à la retraite en 2008, son créateur nous a quittés en 2010, sans guère en profiter.

En 1977, à la demande de Jean Royer, Alain Julien-Laferrière, qui dirige alors la galerie d’art contemporain du centre d’animation du quartier des Fontaines, fonde, avec d’autres responsables culturels (Sophie Guillot de Suduiraut conservateur au Musée des beaux-arts, Serge Courson et Alain Irlandes, respectivement directeur et attaché culturel de la Ville), l’association Tours/Art/Vivant et lance la manifestation annuelle Tours-Multiple, transformée ensuite, en 1983, en biennale. Dans la foulée, une nouvelle association est crée en 1984, support d’un Centre de création contemporaine, qui ouvre ses portes le 21 juin 1985. Situé derrière la cathédrale Saint-Gatien où il occupe, à l’angle de la rue Racine et de la rue de la Bazoche, d’anciens ateliers du lycée Paul-Louis Courrier datant des années 1930, la verrière de 200 m2 en est remarquable. Parmi les expositions qui y seront organisées, citons : France Tours Art Actuel, seconde et dernière biennale, en 1985 ; Il faut construire l’Hacienda, restée célèbre ; et les monographies consacrées à Roman Opalka (1986), Per Kirkeby (1987), Ben (1988), Les Défraoui, Panamarenko (1989), Erik Dietman, Noël Dolla (1990), Jean-Luc Parant, Gérard Gasiorowski (1991), Patrick van Caeckenbergh (1992), Marin Kasimir, Olivier Mosset (1993), Tadashi Kawamata (1994), etc. Les 5 et 6 mars 1993, y sont accueillies les premières journées professionnelles des directeurs de centres d’art (DCA), alors qu’est lancé un concours international d’architecture pour de nouveaux locaux dans l’ancien Carmel.

Le nouveau maire, Jean Germain, élu en 1995, abandonne le projet, et le centre, chassé par l’Éducation nationale, trouve refuge en 1996 dans un ancien garage, rue Marcel Tribut, près de la gare, un lieu malheureusement sans grande lumière. La programmation se maintient avec de rares expositions de groupe : Bruitsecret (1988), Home sweet home (2005) ; de nouvelles monographies : François Morellet (1999), ORLAN (2004), Daniel Buren (2005), Kader Attia (2009), Tania Mouraud, Piero Gilardi (2010), Michel François (2011), Claude Lévêque, Dan Perjovschi, Bertrand Lamarche (2012), Stéphane Calais, AK Dolven (2013), Michel Verjux, Mounir Fatmi (2014). Des fidélité s’affirment à l’occasion : Roman Opalka (1986 et 2004), Claude Rutault (1993, 1997, 2009), Alain Bublex (2000, 2010), Per Barclay (2001, 2008), Chen Zhen (2002, 2005). Le centre développe en sus une activité d’aide à la production et permet à des projets hors les murs de voir le jour.

La ville de Tours, qui a en partie « raté » Calder, commence à prendre en considération la présence, à deux pas, de l’atelier d’Olivier Debré aux Madères, à Vernou-sur-Brenne. Le CCC lui consacre une exposition en 1991, à l’occasion de laquelle le peintre réalise cinq grands tableaux (370 x 915 cm chacun, quatre exposés). Une salle du musée des beaux-arts est consacrée au peintre en 1992. À la suite de son décès, en 1999, Jean Germain émet l’idée d’un lieu qui lui soit dédié. En 2004, une mission d’étude est confiée à Alain Julien-Laferrière par le ministre Renaud Donnedieu de Vabres. Le projet est de rassembler dans un même lieu fonction mémorielle et activité de création. En 2008, la famille du peintre fait don au CCC de quatre des grandes toiles de 1991, ainsi que de 159 dessins. Patrice Debré, fils du peintre, devient président du CCC en 2012. Un concours est lancé par la communauté d’agglomérations Tour(s)plus, maître d’ouvrage, pour un bâtiment qui occuperait le site de l’École des beaux-arts, non loin de la Loire, à deux pas du grand axe nord-sud de la rue Nationale où circule le tramway dessiné par Roger Tallon et Daniel Buren. Le jury réuni le 6 décembre 2012 désigne comme lauréat l’agence des architectes portugais Francisco et Manuel Aires Mateus, associée à l’agence B+B Architectes. Le projet lauréat conserve de l’ancien bâtiment de 1958-60 (architectes Pierre Patout et Maurice, Pierre, et Jacques Boille) une grande nef, transformée par suppression des étages en un seul volume de 11 m de haut, éclairée par les hautes baies préexistantes, et l’articule à un nouveau volume en pierre de Tercé qui semble flotter sur un bandeau vitré en soubassement – un volume qui empile deux grandes salles de 700 m2 environ, celle du rez-de-chaussée, plutôt basse, entièrement noire, celle du premier, beaucoup plus haute, blanche, avec un troisième niveau destiné à la conservation et à la documentation. Soit trois lieux d’exposition, nettement différenciés. Après que l’on ait démoli ce qui n’était pas conservé de l’ancienne école, la première pierre du nouveau bâtiment est posée le 4 septembre 2015.

L’ouverture du nouveau CCCOD a été placée sous le signe de la Norvège. La grande salle blanche accueille une quarantaine d’œuvres d’Olivier Debré, toutes réalisées dans ce pays où le peintre aimait à se rendre depuis sa première exposition à la galerie Haaken Andreas Christensen, à Oslo, en 1966. Elles s’échelonnent de 1971 aux années 1990 et dialoguent avec l’une des grandes toiles de 1990-91, Gris bleu taches bleues de Loire (collection Banque européenne d’investissement, Luxembourg), qui occupe tout un mur. Les toiles peintes au Lærdal dominent. Heureuse découverte de peintures colorées, vives, très all over. La salle noire, elle, accueille Innland, une exposition de la jeune scène artistique norvégienne, dont le commissariat a été confié à Thora Dolven Balke et Elodie Stroecken. Y figurent : Ahmad Ghossein, Tiril Hasselknippe, Saman Kamyab, Ignas Krunglevičius, Kamilla Langeland, Lars Laumann, Solveig Lønseth, Ann Cathrin November Høibo, Linn Pedersen, Tori Wrånes et Thora Dolven Balke). J’ai retenu entre autres le film du libanais Ahmad Ghosssein avec son étonnant magicien, le muscle gonflé d’Ignas Krunglevicius qui ceinture la galerie vitrée… Quant à la grande nef, Per Barclay y présente l’une de ses plus impressionnantes Chambres d’huile. Ce miroir, qui occupe la quasi totalité de cette grande salle haute de plafond, y crée un puits vertigineux et noir, tout en renvoyant le reflet de l’environnement extérieur visible à travers les hautes baies. Fidèle à Per Barclay, ce n’est pas la première fois qu’Alain Julien-Laferrière produit ce type d’œuvres, destinées en principe à réaliser des photographies. La couche d’huile inodore, très mince, surnage sur de l’eau. Horizontalité parfaite. Tour de force. Une pièce sonore de Thora Dolven est en extérieur.

La micro-histoire s’intéressera peut-être, un jour, aux vernissages. Le 9 mars, la presse eut le privilège d’une preview. Caméras et micros baladeurs toute la journée. (Un bon reportage de FR3 Centre-Val de Loire, diffusé le surlendemain, à 11 h. 30.) Alain Julien-Laferrière et son équipe, sur les braises. Les artistes furent aussi de la partie. Outre les Norvégiens, il y avait là d’anciens exposants, comme Jérôme Basserode, Lilian Bourgeat, Noël Dolla, Joël Hubaut, Philippe Mayaux, Tania Mouraud, Philippe Ramette, ou encore de futurs exposants programmés comme Cécile Bart ou Klaus Rinke. Buffet décontracté le soir, sous un barnum dressé pour l’occasion ; after au Winchester, un bar branché, non loin. Alain Julien-Laferrière plus détendu.

Sonja de Norvège, reine consort, collectionneuse d’art contemporain, avait promis à son directeur de venir à l’inauguration du CCCOD ; Elle a tenue parole. La journée du 10 mars fut toute officielle selon un protocole réglé au quart de poil. Le site avait été sécurisé par les services ad hoc, une rue neutralisée. Portique magnétique, liste nominative des invités et vérification d’identité. La foule des invités, arrivée avec une heure d’avance, attendit. La voiture présidentielle arriva d’abord : François Hollande, accompagné de Marisol Touraine – sans doute pour le plaisir du jeu de mots –, salua la famille et les personnalités alignées au premier rang. Puis il accueillit la Reine, accompagnée par son excellence M. Rolf Einar Fife, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. Tapis rouge. Une tribune avait été préparée sous le barnum. Temps de parole minutés : on échappa ainsi aux interminables improvisations dont les élus locaux sont coutumiers dans ce genre de circonstances. Jean-Louis Debré, neveu du peintre, arriva en retard, paraît-il. Alain Julien-Laferrière passa la parole tour à tour. La Reine parla la première, en français – remarquable. Elle cita l’historien de l’art marxiste John Berger, évoqua sa collection, un petit tableau de Debré qu’elle avait offert au Roi, et les autres œuvres du peintre accrochées dans les résidences royales. Elle marqua aussi son intérêt pour les artistes norvégiens et en particulier pour l’œuvre de Per Barclay et pour celle d’Anne Katrine Dolven. Elle fut ovationnée. (Son discours est disponible sur le site de l’ambassade.) Enchaînèrent, selon l’ordre protocolaire : Patrice Debré, président du Centre, ému, Serge Babary (LR), maire de Tours, Philippe Briand (LR), président de Tours métropole, François Bonneau (PS), président du conseil régional Centre-Val de Loire, très lyrique. François Hollande eut le dernier mot. Il évoqua entre autres la mémoire du père d’Olivier Debré, le professeur Robert Debré, fondateur de la pédiatrie moderne en France et grand résistant, mais aussi son grand-père maternel, le peintre Édouard Debat-Ponsan (élève de Cabanel, républicain et deyfusard). Un peu d’histoire ne fait pas de mal. Tous furent chaleureusement applaudis. Rare moment d’œcuménisme politico-culturel en ces temps d’élection ! Sonja et François, côte à côte – mariage provisoire de la République et de la Monarchie parlementaire –, cornaqués par Patrice Debré et Alain Julien-Laferrière, eurent l’honneur de la première visite. La foule des invités attendit avant de pouvoir pénétrer à son tour. Le soir, un dîner de quelques 250 couverts fut donné. Traiteur de Saint-Martin-le-Beau : Saint-Jacques en tuile, épeautre et pousses d’épinard ; mignon de veau laqué et fricassée de légumes ; bahia mousse chocolat ; service rapide, efficace et impeccable. Beaucoup de monde. Entr’aperçus : Jacques Toubon, Michel Rein (qui commença à Tours avant d’ouvrir sa galerie à Paris), Gunnar B. Kvaran, directeur du Fearnley Museet, à Oslo. Serrages de pinces, bises, courbettes. Toutes et tous prirent place, la Reine et l’ambassadeur arrivèrent, on se leva. La Reine s’assit. On s’assit. Philippe Ramette se leva pour aller fumer. La sécurité l’empêcha de revenir. Vers la fin du repas, Alain Julien-Laferrière, radieux, fit un compliment ; la Reine l’embrassa. Per Barclay lut un discours en français : faisant l’éloge de sa souveraine éclairée, il termina en disant « et c’est pourquoi je suis royaliste » ; la Reine l’embrassa. Tori Wrånes, autre artiste norvégienne, fascinante, parla puis chanta en Troll. Ovation. La Reine finit par se lever et s’en alla flanquée de l’ambassadeur. Tout le monde se leva et sortit. On jeta un dernier coups d’œil à la chambre d’huile et à ses reflets nocturnes. On salua. On remercia. After au Winchester.

Ouverture du centre au public : samedi 11 mars 2017, 15 heures.

ChB